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La guerre fratricide de l'Anjou

« Détruisez la Vendée et la République sera sauvée »…
En août 1793 Barrère, devant la Convention, donnait au soulèvement des paysans de l'ouest une dimension nationale. L'expression « Vendée militaire » était née.
L'histoire a retenu sous le nom de « Guerres de Vendée » ces combats fratricides qui opposèrent, entre Loire et bocage vendéen, entre le littoral et Parthenay les « bleus » et les « blancs ».

Pourquoi la guerre ?

Nous sommes en 1793. Depuis 1789, la France, monarchie ancienne peuplée de 28 millions d'habitants, vient de connaître une suite de bouleversements sans précédent. Le roi Louis XVI n'est plus seul maître : depuis que les États Généraux qu'il avait lui-même convoqués, se sont transformés en Assemblée Nationale, il partage le pouvoir avec les représentants de la Nation.

Dans la nuit du 4 août 1789, l'ordre ancien a été aboli. Peu après, la déclaration des droits de l'Homme est proclamée. Une nouvelle organisation territoriale est proposée aux Français : départements, districts, cantons et communes. La Justice, l'Église, l'Administration sont réorganisées suivant ce nouveau découpage. L'émission de monnaie-papier (assignats) et la confiscation des biens du clergé (désormais salarié) sont censées diminuer le déficit du royaume.

Mais l'année 1792 a vu s'accumuler les difficultés. Le pain est rare, très cher, plus encore en ville que dans les campagnes. Les réseaux charitables sont désorganisés. De nouveaux impôts ont remplacé les anciennes contributions. La déclaration de guerre au « roi de Bohème et Hongrie » le 20 avril 1792, ouvre les hostilités aux frontières. L'invasion menace, heureusement écartée par la victoire de Valmy, le 20 septembre. Dans les campagnes, les paysans inquiets sont amers : ils n'ont pas bénéficié de la vente des biens d'église dont seuls profitent les plus nantis. Surtout, la question religieuse a cristallisé leur mécontentement : la Constitution civile du Clergé, votée le 12 juillet 1790, a fait de chaque département un diocèse et a affecté un curé aux nouvelles paroisses. Élus et rétribués par la nation, les prêtres doivent en contrepartie prêter serment. Mais ces mesures se heurtent au refus du pape Pie VI, et à la protestation de nombreux évêques. Dès 1791, l'affrontement gagne les plus petites paroisses, tandis que les prêtres se divisent en « réfractaires » ou « jureurs ». Alors qu'apparaissent les premiers rassemblements organisés (février 1791 à Maulévrier, août 1791 à Saint-Laurent-de-la-Plaine), le Département ordonne l'arrestation et l'internement à Angers de tous les insermentés.

Bientôt viendra l'ordre de leur déportation (30 août 1792) qui entraîne aussitôt le départ vers l'Espagne, en d'inhumains convois, de 230 ecclésiastiques angevins. L'état de guerre impose à l'Assemblée l'intransigeance : les ennemis de l'intérieur combattus, les ennemis de l'extérieur contenus, elle détient la réalité du pouvoir. Dès lors elle veut faire table rase du passé : la chute de la royauté, le 10 août 1792, conduit à la mise en jugement et à la mort du Roi, le 21 janvier 1793. Pour la Révolution, le point de non-retour semble franchi.

L’insurrection

Les exigences de la défense des frontières contraignent la Convention à renforcer les armées, jusque-là composées de soldats de métier et de volontaires. Une levée de 300.000 hommes, tirés au sort parmi les célibataires de chaque commune, est imposée par la loi du 24 février 1793. Son application se heurte d'emblée à une violente opposition. La révolte immédiate n'est pas seulement angevine : du Nord à Toulouse, de la Bourgogne à l'Orléanais ou à l'Alsace, éclatent de véritables émeutes, partout réprimées.

En avril 1793, les foyers de résistance seront presque tous éteints, sauf dans l'Ouest. En Anjou, attroupements et manifestations hostiles sont constatés à Cholet dès les premiers jours de mars, où le 4 tombent les premiers morts. Le 6 mars, à Jallais, devant les groupes hostiles, la municipalité renforce sa garde nationale et fait défendre le château par un détachement venu de Chalonnes ; le 9 mars, à Chanzeaux, la mairie est pillée, le médecin qui avait appelé aux armes contre les révoltés, est tué. L'émeute gronde.

À compter du 10 mars, l'insurrection attisée par la poursuite des opérations de conscription et par la passivité apparente des administrateurs, pourtant régulièrement informés, prend une nouvelle ampleur. Le 12 mars : les insurgés tiennent Saint-Florent, Rochefort et Maulévrier. Le 13 mars tombent, à leur tour, Chemillé, Beaupréau et Vezins. Le 14 mars, la prise du château de Jallais livre aux insurgés le Missionnaire, son canon. La bataille fait rage à Cholet, où l'une des grandes figures républicaines, le marquis de Beauvau, procureur du district de Cholet est mortellement blessé. Le 16 mars : l'armée insurgée taille en pièces près de Coron les gardes nationaux pour la première fois rassemblés pour lui faire face. Le 19 mars : alors que la Convention décrète hors la loi tout citoyen convaincu d'avoir pactisé avec l'ennemi, les administrateurs des districts insurgés se réfugient à Angers dans un aveu d'impuissance. Les contours du pays « blanc » sont désormais tracés.

Le printemps des victoires

Les « vendéens » sont nombreux : sur 130 à 140.000 hommes que comptait le pays soulevé, 110.000 prirent les armes, dont 70.000 combattirent activement. Soldats-paysans, ils n'ont pas d'uniforme, mais gardent leurs vêtements de tous les jours : grand chapeau, large ceinture, veste de drap et sabots. Troupe instable, ils se groupent au signal d'un clocher ou d'un moulin, pour s'évanouir si l'ennemi est supérieur en nombre. Ils ont peu d'instruction militaire, mais sont bien armés : de fusils et de canons pris à l'ennemi, et de poudre fabriquée par les arsenaux de Mortagne ou de Cholet. Leurs chefs ont nom Jacques Cathelineau, Charles de Bonchamps, Maurice d'Elbée, Henri de La Rochejacquelein. D'autres les rejoindront, comme Stofflet, inscrivant pour toujours leur nom dans la mémoire vendéenne.

Face à eux, les Républicains improvisent : les gardes nationaux et la première troupe, celle du général Marcé, ont échoué. Le Comité de Salut Public décrète l'envoi de l'armée de réserve rassemblée sous Paris, et en confie le commandement au général Berruyer. Soldat expérimenté, il ne méconnaît pas les difficultés : un ennemi supérieur en nombre, des bataillons hétéroclites, de mauvais chemins. Poussé à agir par ceux qui brulent d'écraser immédiatement la rébellion, il décide de se porter sur Cholet en trois colonnes, par Chemillé, Beaupréau et Vihiers. À Chemillé, le 11 avril, d'Elbée tient la place avec quelques milliers d'hommes. La bataille fait rage jusqu'à la nuit, quand dans la confusion, les gardes nationaux lâchent prise. La victoire est acquise, et le « grand choc » s'achève par l'action de grâces du « Pater » en l'église Saint-Pierre de Chemillé et la grâce accordée aux prisonniers « bleus ». Berruyer, relève de son commandement, regagne Paris le 28 avril… Les succès se multiplient : la prise de Thouars le 5 mai livre aux Vendéens 10 canons, 4 000 fusils et 2 000 sabres.

Leur enthousiasme est immense tandis qu'à la Convention, Tallien s'écrie : « Ce n'est plus une insurrection c'est une guerre civile ».
Bientôt Fontenay, le 25 mai, capitule à son tour. La grande Armée Catholique, forte de 40.000 hommes, a pris la route de Saumur. Pour défendre la ville, quelques troupes massées sur la rive gauche, et une garnison. L'attaque s'engage, à 4 heures, par la rive droite. Un à un, les fronts sont forcés, et la ville investie. Les troupes républicaines fuient par les ponts de la Loire, abandonnant près de 5 000 prisonniers.
« Nos succès me confondent » s'écrie La Rochejacquelein, tandis que Cathelineau est promu généralissime. La grande Armée semble invincible.

La route de Nantes

« Rien, dira plus tard Napoléon, n'eût arrêté la marche des armées royales, si à ce moment la Vendée se fût tournée vers Paris ». Mais la Vendée préfère suivre l'avis de Cathelineau, qui souhaite ne pas s'éloigner de ses bases, et joindre par Nantes le littoral, pour rallier la Bretagne, le Maine, la Normandie, et embraser l'Ouest tout entier.

La prise de Saumur a ouvert la route d'Angers. L'administration, que préside Louis de Dieusie, convoque le 13 juin un conseil de guerre. L'avis est unanime : la ville ne peut être défendue. La décision est prise d'abandonner Angers, et de se replier à Laval par le Lion-d'Angers.
Les Vendéens entrent dans la ville le 17 juin, et se contentent de gestes symboliques : ils libèrent les prisonniers, détruisent les plus voyants des signes républicains. Quelques jours après, ils ont repris la route et menacent Nantes.

Devant le danger, la Convention a dépêché le général Biron, qui y retrouve Canclaux, présent depuis avril. La défense de la ville s'organise : sur la rive gauche, une tête de pont. Sur la rive droite, des bouches à feu. La garnison est portée à 3 000 hommes, et le château, fortifié. L'assaut est donné le 28 juin, par Charrette, à 2 heures, puis d'Elbée à 7 heures, rejoints par Talmont et Bonchamps. Dans la ville attaquée de tous côtés la bataille fait rage et l'issue est incertaine.

Cathelineau tente alors un effort suprême : entouré de ses paroisses des Mauges, il s'élance aux cris de « Vive la religion ». Les Vendéens pénètrent sur la place Viarmes. À ce moment un tailleur, de sa fenêtre, ajuste le généralissime et le blesse mortellement. La nouvelle qui se propage dans les rangs des Vendéens décide de l'issue du combat : c'est le repli et la dispersion. Cathelineau rend le dernier soupir le 14 juillet tandis que la Grande Armée a regagné les bornes du pays insurgé.

Premières réactions

Malgré cette victoire, à Paris on s'alarme des échecs successifs des troupes républicaines. La Convention accuse les chefs d'incompétence, alors qu'ils sont victimes de la composition hétéroclite de la troupe, des difficultés de son approvisionnement, et de l'incohérence des ordres qui leur parviennent. Biron doit en juillet rendre son commandement. Déféré devant le Tribunal révolutionnaire, il n'échappera pas à la mort. Les Vendéens mettent à profit ces divisions : après la mort de Cathelineau, d'Elbée a reçu à son tour le titre de généralissime.

Les combats se poursuivent sans unité. Repoussés le 15 juillet à Martigné-Briand, les soldats-paysans sont vainqueurs à Vihiers, infligeant à leurs adversaires une véritable déroute. Puis le 26 juillet, reprenant la route d'Angers, le général d'Autichamp se heurte à la garnison postée sur la hauteur de la roche de Mûrs. La victoire est complète, les républicains acculés sont précipités dans le Louet du haut de la falaise. Le 28 juillet, la reprise du château des Ponts-de-Cé parachève le succès.

À la Convention, le 1er août Barrère tonne : « La Vendée et encore la Vendée, voilà le chancre qui dévore le cœur de la République : c'est là qu'il faut frapper ». Face à l'Armée Catholique, on dépêche l'armée de Mayence, avec un seul mot d'ordre : détruire. Les premiers contingents arrivent à Saumur le 30 août. Mais le désaccord des chefs, qui éclate lors du premier Conseil de guerre, tenu le 2 septembre, compromet déjà la réussite de l'entreprise. Cent vingt mille hommes de troupe sont alors réunis en deux corps : armée de la Rochelle (Turreau, Sanerre, Duhoux), armée des côtes de Brest (Canclaux, Grouchy, Kléber).

Les premiers engagements sont des désastres : à Coron, Santerre s'effondre devant 2 000 hommes postés par d'Elbée. Il ne doit la vie sauve qu'à l'ardeur de son cheval, qui saute pour s'enfuir un mur d'un mètre soixante. Au Pont Barré, Duhoux pris en étau voit tailler en pièces sa division, tandis que le même jour, à Torfou, Kléber encerclé, dans un effort désespéré, réussit pour s'enfuir à dégager un passage, au pont de Boussay, connu depuis sous le nom de « chemin des morts ».

« Trop de représentants, trop de généraux » s'écrie Barrère au reçu de ces nouvelles. Désormais les chefs seront tout-puissants et la guerre sans merci.

La terreur s’installe

Depuis le 6 octobre 1793, l'Anjou est aux mains d'un seul maître : le représentant Francastel, qui concentre en ses mains tous les pouvoirs. Le Département du département a été destitué, ses membres arrêtés, bientôt guillotinés.

Le Comité révolutionnaire, créé dès juillet, doublé de plusieurs comités locaux (Saumur, Baugé, Durtal, etc.) est réorganisé. Chargé de la surveillance et de l'arrestation des suspects, il inaugure dès septembre les premières exécutions. Tirés des prisons surchargées, les détenus sont conduits « à l'ambulance » au Port de l'Ancre, pour être fusillés, ou traînés à la guillotine, dressée sur l'actuelle place du Ralliement. Retranché dans une soupente, dans l'une des maisons de la place, Simon-Jean Gruget, curé de la Trinité d'Angers, en décrit, dans son journal, l'horreur quotidienne.

Plus rapides, plus inflexibles encore, les Commissions militaires sont des instances de jugement expéditif créées dès juillet auprès des armées. Les juges qui la composent sont majoritairement parisiens. Mais quelques Angevins, comme le greffier Hudoux, se mêlent à leurs rangs. Tandis qu'à Nantes on noie dans la Loire, dans le sinistre supplice du « baptême républicain », à Angers l'on entraîne les prisonniers aux Ponts-de-Cé, ou dans les prairies de la Haie aux Bonshommes, pour des exécutions sommaires au lieu désormais nommé « le Champ des Martyrs ». Deux mille hommes, femmes et enfants périrent ainsi, du 30 Nivôse au 23 Pluviôse. Le pape Jean-Paul II, en 1984, prononça la béatification de 99 d'entre eux, en mémoire des 3 000 victimes que fit à Angers la terreur.

La Vendée brisée

Octobre 1793 : tout a changé. Les Vendéens n'ont plus contre eux qu’une troupe dispersée et hésitante. La nouvelle armée de l'Ouest, placée sous commandement unique, obtient une première victoire à Châtillon, puis poursuit à Mortagne et à la Tremblaye où tombe Lescure. La route de Cholet est ouverte, et avec elle, la reconquête de l'Ouest.

Le 17 octobre le combat s'engage. Les deux partis sont face à face : Kléber et Marceau, Bonchamps, d'Elbée et La Rochejacquelein, et combien d'autres. Corps à corps acharné dans les rues de Cholet. Sur le soir, Bonchamps s'effondre, mortellement blessé. D'Elbée à son tour est atteint, à plusieurs reprises. La défaite devient déroute, et les Vendéens éperdus s'élancent vers la Loire, dont le passage leur fournira un répit provisoire.

Le général Bonchamps est mourant. Cinq mille prisonniers républicains vont être passés par les armes. Dans un dernier geste de grâce, il leur accorde la vie sauve. Parmi eux se trouve Pierre-Louis David, père du grand sculpteur David d'Angers. Le pardon de Bonchamps ne sera jamais oublié par ce républicain convaincu qu'est David d'Angers. Il lui rendra le plus bel hommage, celui de l'artiste, dans l'œuvre sculptée qu'il crée pour son tombeau, dressé à Saint-Florent-le-Vieil.

La Rochejacquelein est resté seul : après la mort des chefs, il est, à vingt ans, le nouveau généralissime. Avec le lourd convoi des 100.000 Vendéens, il part alors pour un long périple, la Virée de Galerne, qui espère rallier la côte normande pour recevoir des secours. L'échec devant Granville marque la fin du rêve vendéen. Repoussés devant Angers, talonnés par Marceau, ils entrent au Mans. La bataille y fait rage, les 12 et 13 décembre 1793. Le massacre est horrible : femmes, enfants et combattants mêlés ne peuvent que fuir encore, dans le plus grand désordre, en évitant les villes. Rejoints dans le bourg de Savenay, ils y sont écrasés le 23 décembre 1793. Westerman, le « boucher de la Vendée », peut écrire : « Il n'y a plus de Vendée. Elle est morte sous notre sabre libre ».

La loi du sang

En janvier 1794, la Vendée aurait pu, en effet, pleurer ses deniers morts : le général d'Elbée, forcé sur l'île de Noirmoutier où il s'était réfugié, est fusillé sur la place de la ville. Henri de La Rochejacquelein, demeuré seul indemne après les combats de décembre, est tué dans une escarmouche à Nuaillé par un soldat qui le reconnaît à peine. Le prince de Talmont, capturé en décembre 1793, est guillotiné à Laval après un simulacre de procès.

Le soulèvement brisé, ses combattants dispersés, ses héros morts, devraient cesser d'être pour la Convention un sujet d'inquiétude. Mais l'engrenage de la violence, alimenté par des incidents isolés comme celui qui causa la mort du jeune républicain Bara, donne encore de la Vendée une image menaçante, et a entraîné le plus inexcusable des massacres.

Le général Turreau, nommé à la tête de l'armée de l'Ouest, arrive à Angers le 17 décembre. Autoritaire et cruel, il écarte Kléber, qui recommandait l'apaisement, et Marceau, soupçonné de faiblir. Il proclame la nécessité de « faire disparaître de la carte le territoire maudit de la Vendée ». Subdivisant ses 6 divisions en 12 colonnes incendiaires, il leur donne pour mission :

  • de détruire les approvisionnements, le bétail, le grain qu'on ne peut évacuer ;
  • de brûler les maisons, les villages, les villes ;
  • de désarmer les habitants ;
  • d'évacuer ou de supprimer tous ceux qui peuvent être soupçonnés d'avoir aidé les insurgés ;
  • de fusiller tout homme soupçonné de rébellion, et toute personne soupçonnée d'avoir encouragé l'insurrection.

Les colonnes s'avancent, dès le 20 janvier, brûlant et massacrant sur leur passage. Réduits au désespoir, forcés de choisir entre la révolte et la mort, les Vendéens préfèrent courir le risque des combats. De janvier à mai 1794 s'égrène la sinistre litanie des villes et villages martyrs : Gonnord, Jallais, Maulévrier, Saumur, Doué, Saint-Florent, Chemillé, Landemont, Chanzeaux… Les atrocités sont telles qu'elles épouvantent jusqu'à ceux qui les commettent.

Les derniers combattants se sont réunis autour de Stofflet et Charrette, les seuls chefs encore épargnés. Aujourd'hui 50, demain 5 000, ils infligent aux tortionnaires des revers d'autant plus sévères qu'ils n'ont d'autre choix que de se battre ou mourir : le 8 février, le général Moulin cerné dans Cholet préfère ainsi se donner la mort que tomber aux mains des Vendéens. Mais le lendemain, Noël Pinot, curé du Louroux-Béconnais est arrêté et traduit, à Angers, devant la Commission militaire. Reconnu avoir conspiré « contre la souveraineté du peuple », il est exécuté à Angers le 21 février. « Les fidèles se flattent que l'église le mettra au nombre de ses martyrs et qu'elle en célébrera la mémoire », écrivait le soir même l'abbé Gruget, témoin de sa mort. Ce fut chose faite le 31 octobre 1926, date à laquelle Pie XI proclama sa béatification.
L'acharnement n'a pas payé. La Terreur s'achève, la Vendée est vivante : dans les forêts protectrices de Maulévrier, Stofflet s'organise. Plus au Sud, dans les bois de Belleville, Charette a fixé sa retraite. La résistance vendéenne s'est recomposée, refusant la guerre totale mais s'installant pour durer.

Dernières embuscades

De mai 1794 à février 1796, bois et taillis protègent Stofflet et Charette qui profitent du repli momentané de leurs adversaires aux frontières du pays insurgé. Ils s'entourent d'états-majors, créent des casernements, des caches d'armes et de vêtements. Dans le centre de la Vendée, s'étend le domaine de Charette. Il y organise une véritable cour, qui restera dans les mémoires avec ses fêtes et ses bals donnés après les combats. Près de Maulévrier, Stofflet s'est taillé une principauté. Il imprime du papier monnaie, recrée un hôpital de campagne. Un réseau de renseignements parcourt le pays de Vezins. Ces initiatives l'opposent violemment à Charette, qui vient d'être élevé au grade de lieutenant-général des armées Catholiques et Royales par le comte de Provence, futur Louis XVIII. Mais les combattants sont épuisés. Après la chute de Robespierre, le vent de l'apaisement souffle jusqu'en Anjou. Son successivement rappelés le représentant Franastel (10 mai 1794), le général Turreau (17 mai), tandis que sont supprimées les Commissions militaires et démonté le sinistre échafaud. Les généraux Vimeux, Dumas et Canclaux se succèdent durant un an (18 mai 1794 – 28 août 1795) à la tête de l'armée de l'Ouest, dont la reprise en main s'avère difficile.
Les consignes de clémence ont remplacé l'impitoyable violence. L'épuisement des deux parties permet dès février 1795, dans le petit château de la Jaunaye près de Nantes, la signature d'une paix précaire, acceptée par Charrette mais refusée par Stofflet. Les combats se poursuivent, sporadiques. Le 9 avril, le général républicain Caffin s'approche de Chanzeaux. Une vingtaine de paroissiens se barricadent dans le clocher. Durant 5 heures, le combat fait rage. Dans le clocher incendié, tombent le sacristain Maurice Ragueneau et l'abbé Blanvillain. À nouveau, les Vendéens s'inclinent. La trêve est signée avec Cadoudal et ses Chouans, près de Rennes (La Mabilaye), puis avec Stofflet (Saint-Florent-le-Vieil) en ami. Paradoxe, la Vendée n'est plus seule : émigrés et coalisés ont les yeux fixés sur elle. En juin 1795, dans la baie de Quiberon, un débarquement franco-anglais tente de rejoindre les insurgés. Mal préparée, sans unité, l'opération tourne au désastre. Beaucoup périssent, abattus où noyés. D'autres, emprisonnés, seront fusillés en juillet à Auray.

Ce jour là, le succès des armes est l'œuvre d'un jeune général de vingt cinq ans, qui reçoit le 29 août le commandement suprême de l'Armée de l'Ouest, bientôt nommée Armée des côtes de l'Océan : Louis-Lazare Hoche. Son mot d'ordre : comprendre. Son programme : « voir dans chaque insurgé soumis un frère ». Il sera surnommé « le Pacificateur de l'Ouest ». Avec réalisme et fermeté, il désarme en moins d'un an les derniers combattants, d'autant que le comte d'Artois, déçu par la faiblesse des Vendéens a renoncé à les rejoindre. L'étau se resserre autour des deux chefs, symboles de l'ultime résistance vendéenne. Stofflet, arrêté à Jallais le 24 février 1796, est fusillé à Angers le lendemain. Charette, traqué par Travot dans les taillis et les fermes, résiste encore un mois. Le 29 mars, il est rejoint et blessé près du manoir vendéen de la Chabotterie. Une semaine plus tard, il est fusillé sur cette même place Viarmes, à Nantes, qui avait vu, trois ans plus tôt, tomber Cathelineau. Sa mort signe la fin de la tragédie vendéenne. Elle n'en est pas tout à fait l'épilogue.

La Vendée du souvenir

Le calme revient difficilement dans le pays ravagé par la guerre. Si les quatre dernières années du siècle permettent à l'économie une spectaculaire reconstruction, l'insécurité est la règle à la campagne et au long des chemins : pillards et « chauffeurs » se mêlent aux Chouans en des coups de mains incessants. La brutalité des troupes encore présente, malgré les principes de tolérance réaffirmés, entretient l'effervescence populaire. L'intolérance religieuse sévit avec son cortège de violences.

L'agitation est aussi politique. Les Vendéens épargnés, associés avec les Chouans de Cadoudal et les émigrés d'Angleterre, forment complot sur complot. Ils vont même jusqu'à investir Nantes, en octobre 1799. Victoire sans lendemain : Bonaparte est le maître, et reçoit dès 1800 après les conférences de Pouancé, la reddition des combattants, à laquelle se refuse Cadoudal et ses Chouans.

Mais la paix sera religieuse, ou ne sera pas. Bonaparte en est conscient, qui par l'intermédiaire d'Hédouville, se rapproche de l'abbé Bernier, agent général des armées catholiques et royales. Rétabli dans SA paroisse de Saint-Laud d'Angers, l'abbé Bernier est la cheville ouvrière de la négociation avec le pape, qui s'achève le 15 juillet 1801, par la signature du Concordat. « Rends-toi, rend-moi mon Dieu », avaient dit les insurgés au matin des premiers combats. Seuls les Vendéens de la « petite église » ne considéreront pas comme suffisante la réconciliation religieuse conclue par Bonaparte.

Désormais la Vendée n'est plus qu'un souvenir. Il est ravivé par deux fois, et par deux fois les armes parlent : en 1815 le retour de l'Empereur entraîne un sursaut de résistance. Louis et Auguste, frères d'Henri de La Rochejacquelein, prennent la tête du soulèvement. Mais si l'aide anglaise est acquise, l'enthousiasme reste limité. Les hésitations, la mort de Louis sur une plage où s'opère un débarquement d'armes, ont raison de la tentative qui s'achève au moment même où Napoléon capitule à Waterloo.

En 1832 enfin, lorsque Charles X, exilé en Angleterre par les « trois glorieuses », a cédé la place à Louis-Philippe d'Orléans, la duchesse de Berry, mère du prétendant légitime, songe à l'appui de la Vendée pour restaurer les droits de son fils. Le jeune duc de Bordeaux n'a que 12 ans. Le rapprochement avec l'enfant mort au Temple un jour de juin 1795 est dans toutes les têtes. La Vendée s'enflamme à nouveau.
Malgré le peu d'empressement de son entourage, la duchesse est ardente et gagne clandestinement la Vendée en juin 1832. Les premiers engagements sont des échecs : Jacques de Cathelineau, petit-fils du généralissime, est tué le 4 juin près de Beaupréau ; quelques faits d'armes, comme la résistance des légitimistes au manoir de la Pénissière, ne peuvent différer l'issue de cette courte campagne, qui se conclut le 12 juin par une défaite complète. Forcée de reconnaître l'échec de sa tentative, la duchesse, de cache en cache, gagne Nantes où l'efficace police de Louis-Philippe ne tarde pas à la retrouver.

Ainsi s'achève l'histoire de la Vendée Militaire. Il est peu dire que l'Anjou y tient une large part. Berceau de l'insurrection, la province lui donne ses chefs et, dans les pays entre Loire et Moine, offre à ses sanglants combats un théâtre permanent. Sans cesse traversée, convoitée, abandonnée et reprise, la Vendée angevine reste profondément imprégnée de la cruelle épopée vieille pourtant aujourd'hui de deux siècles.

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